10/02/2016

Il faut voter NON au crédit de 131 millions relatif au projet de transformation du MAH

Le 28 février 2016, de nombreux et importants objets seront soumis au vote.  Suite au référendum qui a largement abouti en juin dernier, une votation municipale en Ville de Genève aura lieu sur le crédit de 131 millions relatif à la transformation ("rénovation et agrandissement") de notre Musée d'art et d'histoire (MAH), dit projet Jean Nouvel.

Ce projet appelle les commentaires suivants au niveau patrimonial : 

Construit par le grand architecte genevois Marc Camoletti (on lui doit aussi le Victoria-Hall et la Poste du Mont-Blanc, notamment) au tout début du XXe siècle, le MAH est un édifice néo-classique de style "Beaux-Arts"  (comme par exemple, à Paris, le Petit Palais (qui a inspiré Marc Camoletti), le Grand Palais, le pont Alexandre-III et la gare d'Orsay ou, à New York, le Metropolitan Museum et la gare Grand Central), monument qui constitue une œuvre architecturale majeure : dispositif articulé autour de la cour intérieure arcaturée, dans un contexte topographique complexe (entre, d'une part, le niveau inférieur des boulevards Helvétique et Jaques-Dalcroze et, d'autre part, le niveau de la Vieille-Ville et le secteur des anciennes fortifications). Comme le dit Bernard Zumthor (membre de la Commission fédérale des monuments historiques, et ancien conservateur cantonal des monuments et directeur de l’Office du patrimoine et des sites de Genève), il s'agit d'un "quadrilatère de galeries et de cabinets d’exposition articulés autour d’une cour ouverte qui joue le rôle de pivot central dans la distribution des espaces et des volumes. Dans ce modèle d’édifice, le « vide » est essentiel pour exprimer les « pleins » du bâti. C’est de la tension entre les deux que naissent l’harmonie des proportions, la qualité des rapports entre intérieur et extérieur, la subtilité de l’éclairage naturel bi-orienté, etc. La cour n’est donc pas un lieu « oublié » offert au premier remplissage venu." (L’Hebdo No 12, mars 2012).

Que l'on aime ou non le style "Beaux-Arts" (les goûts et les modes évoluent au fil du temps), le MAH est un monument historique : c'est à Genève l'unique édifice de style "Beaux-Arts" de ce genre.  Il est du reste inscrit à l'Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger en Suisse (ISOS), du fait de son grand intérêt historique et architectural (cf. la liste des monuments et sites genevois inscrits sur la liste officielle fédérale de l'ISOS : http://www.bevoelkerungsschutz.admin.ch/internet/bs/fr/home/themen/kgs/kgs_inventar/a-objekte.parsys.000102.DownloadFile.tmp/ge2016.pdf).  La Confédération stipule : "L’inscription d’un site dans l’ISOS signale que ce site mérite spécialement d’être conservé intact. [...] Dès qu’il s’agit de sites construits d’importance nationale, l’ISOS doit donc être systématiquement considéré comme une base de décision pour tout ce qui relève de la gestion des monuments historiques et des sites ainsi que des mesures d’aménagement du territoire" (cf. http://www.bak.admin.ch/isos/03188/index.html?lang=fr).  

Le MAH fait donc indubitablement partie du patrimoine genevois et, par conséquent, conformément aux principes internationalement reconnus en la matière (Charte de Venise), seule une restauration respectueuse de la substance ancienne de ce monument est admissible, sans aucune adjonction (art. 13 de la Charte de Venise : "Les adjonctions ne peuvent être tolérées que pour autant qu'elles respectent toutes les parties intéressantes de l'édifice, son cadre traditionnel, l'équilibre de sa composition et ses relations avec le milieu environnant.").  La restauration du MAH dans les règles de l'art est demandée par l'association d'intérêt public Patrimoine Suisse Genève depuis près de 20 ans (http://www.patrimoinegeneve.ch/index.php?id=1928).

Or, en dépit de tout cela, le projet Nouvel veut intervenir dans la substance du MAH, en noyautant sa cour intérieure avec des plateaux et en surélevant le bâtiment (par dérogation aux lois protégeant la Vieille-Ville et le secteur sud des anciennes fortifications de Genève, quartier dit de l'Eglise russe).  Cela équivaut à un saccage du patrimoine, en totale contradiction avec les normes de la Charte de Venise.

Cela n'a rien à voir avec la construction de la pyramide au milieu de la cour Napoléon du Louvre par Ieoh Ming Pei : cette pyramide ne remplit absolument pas la cour et préserve l'intégrité de celle-ci.  Il en est de même quand on recouvre une cour d’une verrière, comme cela a été fait notamment par Norman Foster sur la grande cour centrale du British Museum ou par Rudy Riciotti et Mario Bellini sur la cour Visconti du Louvre.  Ces interventions contemporaines n'altèrent pas la substance des édifices investis.

Le parti-pris du projet Nouvel de noyauter la cour du MAH est d'autant plus incompréhensible que des alternatives existent pour réaliser une annexe à l'extérieur du MAH (sous la butte de l'ancien observatoire et dans le bâtiment de la Haute École d'art et de design (HEAD), anciennement Ecole des Beaux-Arts, comme le prévoyait Marc Camoletti) - c'est d'ailleurs la tendance architecturale actuelle : Kunsthaus de Zurich, Kunstmuseum de Bâle, Musée d’histoire de Berne, Städel Museum de Francfort, Museum d'Atlanta etc.

La population genevoise tient à son patrimoine architectural.  Elle l'a montré à maintes reprises en exigeant et obtenant par référendum que son patrimoine soit sauvegardé : les Grottes (en 1972 et 2014), les Halles de l'Île (1977), l'Hôtel Métropole (1981), le cinéma Manhattan (1987), le Musée de l'Ariana et les Bains des Pâquis (1988), et le cinéma Bio de Carouge (2004). 

Comment se fait-il alors que certains soient moins sensibles à l'altération d'un monument historique qu'à celle d'une autre œuvre d'art ?  En effet, à moins d'être un vandale, il ne viendrait à l'idée de personne d'altérer, par exemple, La Joconde  de Léonard de Vinci* ou le Guernica de Picasso en les "recadrant", en ne conservant que la tête du David de Michel-Ange ou du penseur de Rodin, en détruisant une partie d'un poème d'Apollinaire ou d'une machine de Jean Tinguely, en ne conservant qu'une partie d'une partition musicale originale, ou encore en coupant une photographie originale d'un grand photographe ou un chef-d’œuvre du cinéma.

Cette différence de sensibilité à l'architecture et de respect pour ses œuvres est-elle donc due à un problème de culture ?

* A noter que Marcel Duchamp, lorsqu'en 1919 il a affublé La Joconde de moustaches ("L.H.O.O.Q."), n'a bien sûr pas touché à l'œuvre originale de Léonard de Vinci.

23:53 Publié dans Associations, Culture, Genève, Histoire, Politique, Région | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Facebook | | |

04/10/2008

Constitution et patrimoine

Le patrimoine peut être défini comme l'ensemble des biens reçus des générations précédentes, qu'il convient de transmettre intacts aux générations futures. Un tel concept dépasse donc celui de la propriété personnelle. Cette définition est d'ailleurs reprise par la Convention de l’UNESCO du 16 novembre 1972 sur la protection de l’héritage culturel et naturel mondial : "Le patrimoine est l’héritage du passé, dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir."

Genève possède un patrimoine riche et varié (paysages, bâtiments anciens et contemporains*, espaces publics, œuvres d'art), qui participe de la qualité de la vie.

Afin de faire de Genève la métropole qu’elle a les moyens d'être, il faut à la fois protéger et promouvoir ce riche patrimoine, qui est l'expression de notre histoire et de notre culture, en se fondant sur les trois axes suivants :

(i) gestion active du patrimoine bâti : il faut conserver et donc entretenir - voire restaurer ou transformer de manière adéquate - les constructions, de façon à en garantir la durabilité ; en matière d'économie d'énergie (51% de la consommation énergétique genevoise est utilisée pour le chauffage), malgré les défis architecturaux que représente l’isolation thermique intérieure et extérieure des bâtiments anciens, il faut trouver de cas en cas des solutions énergétiques équilibrées sans nuire à la qualité de chaque objet;

(ii) promotion de nouvelles constructions de qualité : les nouveaux bâtiments - qui formeront le patrimoine architectural de demain - doivent à la fois offrir à leurs usagers un espace de vie et/ou de travail de qualité et permettre une bonne sociabilité, mais aussi embellir notre cité;

(iii) urbanisation intelligente et durable, protégeant le paysage : il faut promouvoir la qualité de l’aménagement urbain et de l'environnement, en favorisant un développement urbain cohérent et durable (gestion de l’eau, de l’énergie, de la bio-diversité et de la mobilité) dans toute la région, de façon à diminuer la pression sur le paysage et à promouvoir tant la mixité fonctionnelle (habitations, bureaux, commerces, industries et lieux de culture) que la diversité sociale qui sont nécessaires pour que se maintienne le lien citoyen ; il est indispensable de concilier architecture et urbanisme avec l'espace bâti existant, tout en tenant compte de la société telle qu'elle évolue.

Ces enjeux sont essentiels. En conséquence, notre future Constitution devra :

  • faire en sorte de pérenniser une véritable politique patrimoniale reposant sur les trois piliers ci-dessus;
  • à côté de la fonction existante de conservateur cantonal, instituer un architecte cantonal et un urbaniste cantonal (comme dans d’autres cantons où cela fonctionne bien), chargés de gérer ces domaines-clés de manière professionnelle et dans la durée, dotés d'une compétence élevée et capables de présenter des projets d’ensemble et d’en débattre avec les autorités;
  • institutionnaliser, d’une part, la concertation et les procédures consultatives comme moyens de gouvernance permanents (cf. notre article "Constitution : pour la concertation" sur ce même blog), notamment avec les associations reconnues d’intérêt public (puisque justement l’Etat reconnaît qu’elles agissent dans l’intérêt collectif) et, d’autre part, pour la même raison, la qualité pour agir de ces mêmes associations dans le cadre de procédures de recours;
  • encourager la restauration du parc immobilier genevois, notamment par des mesures fiscales appropriées qui poussent les propriétaires à entretenir leurs immeubles ; c’est en effet dans l’intérêt de la collectivité que les bâtiments soient en bon état;
  • prescrire de rationaliser le droit de la construction, de façon à simplifier les normes applicables, pour favoriser la bonne compréhension de ces normes par tous les acteurs (professionnels de la construction, propriétaires, administration) et pour accélérer la réalisation des projets.
* Voir par exemple A. Brulhart & E. Deuber-Pauli: Arts et monuments - ville et canton de Genève (Ed. Benteli, Berne 1985, rééd. 1993); Service des monuments et des sites de la République et Canton de Genève: Répertoire des immeubles et objets classés (Ed. Georg, Genève 1994); Direction du patrimoine et des sites de la République et Canton de Genève: L'architecture à Genève 1919-1975 (Ed. Payot, Lausanne 1999, rééd. 2005); I. Roland et al.: Les maisons rurales du canton de Genève (Ed. Slatkine, Genève 2006); Ch. Amsler et al.: Jardin, jardins - 3 siècles de jardins à Genève (Ed. Infolio, Gollion 2008); Patrimoine suisse Genève: XXe - Un siècle d’architectures à Genève - Promenades (à paraître, Ed. Infolio, Gollion 2008).